Pourquoi l’absinthe a-t-elle été interdite à Montmartre ?
La réponse courte : la France a interdit l’absinthe sur tout son territoire en 1915, au sommet d’une panique morale et sanitaire, et Montmartre était l’endroit où cette panique avait un visage. L’interdiction a duré près d’un siècle. Depuis 2011, l’absinthe peut de nouveau être produite et vendue en France sous son propre nom.
Dans les années 1880 et 1890, la butte avait sa propre horloge. La fin d’après-midi, c’était l’heure verte : les terrasses se couvraient de cuillères ajourées, de sucres et d’eau tombant goutte à goutte dans des verres qui se troublaient. L’absinthe était bon marché, forte et théâtrale, trois qualités auxquelles Montmartre n’a jamais résisté. Les peintres ont mis la boisson et ses buveurs sur la toile : Dans un café de Degas, plus connu sous le titre L’Absinthe, fit scandale précisément parce que le tableau semblait vrai.
La riposte fut tout aussi théâtrale. Des médecins décrivirent une maladie baptisée absinthisme, les ligues de tempérance lui attribuèrent la folie, le crime et la ruine des familles, et les producteurs de vin, qui avaient leur propre marché à défendre, se joignirent au chœur. Le dossier scientifique était plus faible que la rhétorique : le mal venait surtout des quantités énormes d’alcool bon marché, bien plus que de la thuyone de la grande absinthe, présente à des doses très inférieures à ce que la panique affirmait. Peu importait. En mars 1915, alors que la Première Guerre mondiale aiguisait toutes les inquiétudes sur la vigueur nationale, la France interdit totalement la boisson.
Montmartre a gardé la mémoire. Les cabarets sont restés, les légendes ont grandi, et la fée verte est devenue un fantôme de plus sur une colline qui les collectionne. Quand les règles européennes puis françaises ont changé et que 2011 a rendu son nom à l’absinthe sur les étiquettes françaises, les distillateurs ont ressuscité d’anciennes recettes plutôt que d’en inventer.
Sur notre parcours du soir, le verre que vous levez est le descendant légal et contemporain de cette histoire : même rituel, même goutte lente, et un siècle de rumeurs à démêler des faits pendant que l’eau tombe.